Tömegkultúra-kutatás

Réseaux, diffusion, acculturation –

La naissance de la culture de masse en Europe

Depuis déjà quelques décennies, sous l’impulsion de différents courants, on s’intéresse en Europe de l’Ouest aux phénomènes de la littérature populaire et, parallèlement, à ceux de la culture de masse (remplacer cette notion, particulièrement lourde de connotations idéologiques, par celle de la culture médiatique était la proposition des chercheurs qui ont travaillé sur les produits mass-médiatiques français-francophones [Lits]). En ce qui concerne les études françaises-francophones, le rôle pionnier de l’Université de Limoges (avec une succession de colloques), la création, à partir de 1995, de la Coordination internationale des chercheurs en Littératures Populaires et Cultures Médiatiques, la fondation de la revue Belphégor, le projet commun d’EPOP (entre 2008 et 2010) des universités de Limoges, Bologne, Louvain-la-Neuve et Leiden indiquent, entre autres, l’implantation profonde de ces recherches. En 2010 s’est tenue à Limoges l’assemblée constitutive de l’Association internationale des chercheurs en Littératures Populaires et Cultures Médiatiques, fédératrice des études en ces domaines.

Les études qui ont porté sur des auteurs ou des œuvres oubliés ont également soulevé certains problèmes théoriques et méthodologiques, notamment celui de la délimitation temporelle des objets d’étude, ressaisis dans une perspective diachronique qui éclaire leurs filiations et interactions. Dans le processus dynamique d’émergence et d’expansion progressive d’une culture médiatique coalescente à la modernité, le XIXe siècle s’avère indubitablement décisif. Entre 1820 et 1850 un changement de paradigme a lieu en effet dans la culture européenne dont le vecteur est la presse (périodique et polyphonique) : le paradigme argumentaire sera progressivement remplacé par le paradigme narratif (Vaillant). Les produits culturels possèdent désormais une fonction de médiation entre le monde et les lecteurs. Le succès phénoménal du roman-feuilleton de Sue, Les mystères de Paris, déclenche une vague de traductions, d’imitations et d’adaptations, à tel point que le genre de mystère urbain peut être considéré comme l’un des premiers phénomènes de mondialisation en régime médiatique.

La culture de masse évolue, à cette époque, dans « un espace occidental, industrialisé et urbanisé, dans lequel les chemins de fer, la poste, le journal et l’école occupent une position centrale » (Mollier). Il faut insister sur la capacité de cette logique culturelle à toucher la quasi-totalité des habitants du pays concerné. Elle passe essentiellement par l’appropriation individuelle que suppose la lecture. En suivant les analyses de Jean-Yves Mollier, il faut distinguer quatre critères de l’émergence de cette logique culturelle :

– l’achèvement de l’instruction universelle (qui semble exclure l’Europe de Sud et de l’Est, sauf la Monarchie Austro-Hongroise) ;

– l’existence d’une presse de masse libre, diversifiée, touchant un public de plus en plus large ;

– le développement et la diffusion d’une culture pour tous : une industrie culturelle qui englobe le théâtre, le café-concert, le music-hall, le cirque (ou encore la rue, « comme lieu et symbole des nouvelles pratiques culturelles » (Kalifa, 2001), tous les spectacles et loisirs de la ville ; les Expositions universelles ou le sport-spectacle) ;

– la présence d’une littérature de grande diffusion, populaire par essence, transmédiatique.

Il faut insister sur le fait que le « modèle » théorique de la culture médiatique a été bâti en hypostasiant les formes historiques avérées en Europe de l’Ouest (et surtout du Nord Ouest) à compter des années 1830/40 puis en Amérique du Nord à partir des années 1880, mais qu’il ne s’applique que malaisément, au moins en termes de chronologie et de circulations multimédiatiques, à l’Europe de l’Est. Il s’avère important, d’une part, d’étudier l’émergence de la culture de masse en Europe de l’Est, de dresser les problèmes théoriques et méthodologiques qu’elle soulève et, d’autre part, de confronter ces résultats avec le « modèle » théorique de la culture médiatique.

La rencontre de Debrecen, qui a l’objectif de rassembler des chercheurs de l’Europe de l’Est et de l’Ouest, cherche à accueillir des contributions suivant deux axes principaux :

  1. Au lieu d’étudier, d’une manière traditionnelle, des auteurs et des œuvres (plus ou moins connus), centrer l’attention sur l’activité culturelle en relation avec la diffusion et mettre ainsi en lumière des réseaux de diffusion ou des acteurs moins connus de l’activité culturelle (traducteurs, éditeurs ou diffuseurs – comme Eichler, diffuseur des fascicules américains, Paul Winkler ou les frères Del Duca) dans le monde occidental (tant en Europe – de l’Ouest et de l’Est – que dans les Amériques). On peut également tirer de l’oubli ceux qui ont travaillé dans les industries du spectacle ou dans la cinématographie. Une attention particulière pourrait être accordée aux activités culturelles qui regroupent les acteurs de plusieurs pays. On peut également étudier les phénomènes de diffusion internationale, des cas de réception qui pourront mettre en lumière des phénomènes d’acculturation, l’implantation d’un auteur, d’une œuvre, d’une pratique ou d’un phénomène et ses conséquences poétiques, culturelles ou sociales dans un autre paysage culturel. Cet axe résulte des conclusions collectives tirées lors du colloque de Louvain (octobre 2011) Les Racines populaires de la culture européenne, dont les Actes sont à paraître ce printemps aux éditions Peter Lang.
  2. Il est impératif de déclencher l’étude de la culture médiatique en Europe de l’Est. Est-ce que cette logique culturelle existe dans les pays de l’Est ? Si oui, à partir de quand ? Quelles sont les conditions économiques, sociales et politiques de l’émergence de la culture de masse en Europe de l’Est ? Quelles sont les voies de passage de la culture populaire traditionnelle vers la culture de masse et quel rôle accorder à la communication écrite/imprimée ? Est-ce qu’on peut identifier dans ces cultures le passage vers le paradigme narratif et, par conséquent, quelle est la situation de la presse et celle de la littérature, quelles sont les relations qui unissent ces deux sphères d’activités ? Est-ce que les critères mentionnés ci-dessus sont remplis? Dans quelle mesure peut-on parler d’une culture urbaine ? Quelles sont les villes qui jouent un rôle important dans la production, la diffusion ou la réception des produits mass-médiatiques ? Quel est le statut de la langue, quels sont les causes et les conséquences du plurilinguisme ? Quels sont les acteurs de cette vie culturelle, quelles sont les œuvres fondatrices ou marquantes ?

Orientation bibliographique :

Jean-Yves Mollier, « L’Émergence de la culture de masse dans le monde », in Culture de masse et culture médiatique en Europe et dans les Amériques (1860-1930), sous la direction de J.-Y. Mollier, J.-F. Sirinelli, F. Vallotton, Paris, PUF, 2006, 65-80.

Alain Vaillant, « Invention littéraire et culture médiatique au 19e siècle », in Culture de masse et culture médiatique…, op. cit., 11-22.

Marc Lits, « La culture médiatique, ou la contamination de la culture par les médias », in Culture de masse et culture médiatique…, op. cit., 51-62.

Christian Delporte, « Américanisation de la presse ? Éclairages sur un débat français et européen (1880-1930), in Culture de masse et culture médiatique…, op. cit., 209-222.

Thierry Crépin, « Les bandes dessinées américaines au cœur des transformations des illustrés pour la jeunesse en Europe dans les années 1930, in Culture de masse et culture médiatique…, op. cit., 223-230.

Dominique Kalifa, La culture de masse en France, I. 1860-1930, Paris, La Découverte, 2001.

Jean-Yves Mollier, « Genèse et développement de la culture médiatique du XIXe au XXe siècle », in De l’écrit à l’écran. Littératures populaires: mutations génériques, mutations médiatiques, sous la direction de Jacques Migozzi, Limoges, PULIM, Coll. Littératures en marges, 2000, 27-38.

Dominique Kalifa, « L’entrée de la France en régime « médiatique »: l’étape des années 1860 », in De l’écrit à l’écran, op. cit., 39-51.

Les Dossiers de l’ORM, n°6: La culture médiatique aux XIXe et XXe siècles (novembre 1999, coord. par Marc Lits).http://etc.dal.ca/belphegor/vol7_no1/fr/bibbel_fr.html

Colportage et lecture populaire – imprimés de large circulation en Europe, XVIe-XIXe siècles, Roger Chartier et Hans-Jürgen Lüsebrink szerk., IMEC Editions / Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1996.

Christophe Charle, Théâtres en capitales. Naissance de la société du spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne (1860-1914), Paris, Albin Michel, 2008.

History of the Literary Cultures of East-Central Europe: Junctures and Disjunctures in the 19th and 20th Centuries. Marcel Cornis-Pope and John Neubauer (eds.), John Benjamins Publishing Co., Volume I-IV, 2004-2010.

Viktor Karády et Wolfgang Mitter, Bildungswesen und Sozialstruktur in Mitteleuropa im 19. und 20. Jahrhundert. Cologne, Böhlau, 1990.